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 De la superstition des culs-terreux

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Jeremiah Breeg
Matelot
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Date d'inscription : 09/01/2012

MessageSujet: De la superstition des culs-terreux   Sam 28 Jan 2017 - 4:42

« Tu trouve pas qu'il baptise drôlement ses navires le capitaine ? »



Ces mots, chuchotés dans la nuit, furent échangés dans l'ombre du gaillard d'avant de l'Apostat de Saint-Pierre-des-Pendus, sous les étoiles d'un ciel sans nuage, par faible vent. Le chebec portait encore ça et là les indices d'un récent coup de neuf, les cales étaient pleines, et la mer était dégagée par ici, entre Nassau et Gran Bahamas. Ceux qui conversaient ainsi en tapinois comptaient parmi les très nombreuses nouvelles recrues du bord. Pour les trois-quarts des marins, c'était leur troisième semaine de mer au sein de la compagnie du capitaine Breeg, sujet de la conversation.
Un vieux loup de mer à la gueule d'enfer s'avança dans le cercle et prit la parole :


« Faut pas parler de ça à la légère, blanc-bec. Le captain n'est ptêt pas une lumière, mais il a l'oeil et le bon pour flairer le doublon, et j'lui demande rien d'plus. Alors toi aussi pose pas trop d'questions déplacées. Faut dire... Avec tout ce qu'y s'raconte... »


Là-dessus il se tut un instant puis reprit, la voix rauque :


« Y s'raconte que l'captain aurait été maudit, y a que'qu'z'années. L'aurait trop pêché, y s'serait attiré le Mauvais Œil. L'a vécu l'enfer le gars, la guigne divine, pire d'une vérole de Cumana, une malchance pareille on avait jamais vu. Si ça vous chante allez demander au second de vous parler du carnaval, vous verrez s'il blêmit pas. Des mois à naviguer sur un vieux brigantin fuyant de partout, avec un équipage de raclures de caniveaux, une vraie malédiction. Parait que d'puis c't'époque il a viré un peu... mystique. Y jure toujours comme un boucher de la Via Mala à Carthagène, il est toujours aussi caractériel, mais on va dire qu'il prend des précautions avec le divin. Il est pas plus catholique que vous autres, bande de niaiseux, il a sa prop' façon d'nous éviter l'Mal. Et j'l'en remercie, parce que jusqu'à notre petite mésaventure contre ces chiens de la Couronne on s'en sortait très bien. De bons gars qu'on avait, et dont vous autres avez reprit la place.  La Vierge nous garde les gars, on a eu not'lot de malheur dernièrement, vous d'vriez pas oublier c'qui est arrivé à ceux qui étaient là avant vous. »


Un silence ponctua cette sentence, et chacun sortit peu à peu de sa torpeur et se dispersa, les nouvelles recrues bien troublées par toutes ces histoires. Ils n'oubliaient pas que leur première tâche à bord fut de briquer un pont maculé de sang d'un gaillard à l'autre, tout ce qu'il restait de 150 marins tués en quelques minutes.
Plusieurs heures plus tard, au milieu du second quart, un long grondement roula au loin, vers le Sud. Immédiatement les dés arrêtèrent de rouler, les aiguilles de ravauder des hardes, les paumes de battre la mesure des chants, le chebec tout entier s'arrêta de respirer tandis que le grondement reprenait. Immédiatement la silhouette raide du capitaine Breeg se découpa dans le ciel plein d'étoiles et sa voix enrouée retentit sur la dunette :


« Droit au Sud sacs à foutre ! Bordez partout, du monde aux bras ! Branle-bas de combat, tas de Jean-foutre !! »


Un long moment de confusion, de cris et d'agitation plus tard, le chebec faisait pivoter sa fine étrave vers la canonnade, l'on désarrimait les canons, on fourbissait ses cuivres et son acier, le désordre du branle-bas mit longtemps à s’atténuer. La compagnie comprenait 193 marins, pour trois-quarts nouveaux associés. La capture d'une gabare batave pansue avait contribué à souder la compagnie autour d'un bon vieux massacre, mais l'on ignorait ce qui se trouvait au-delà de l'horizon. La fortune ou la mort sans doute, comme toujours.
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Jeremiah Breeg
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MessageSujet: Re: De la superstition des culs-terreux   Mar 14 Fév 2017 - 19:35

Fatalitas. La fortune de mer, c'est pas des conneries. C'est tellement grand et vide, on pourrait se dire qu'on a de la marge pour éviter les ennuis. Mais non, à croire que la mer est maudite, on y tombe toujours sur un os. A la proue de l'Apostat de Saint-Pierre-des-Pendus, les forbans de la compagnie du capitaine Breeg aboyaient et bavaient comme des chiens enragés, à portée de regard une bataille se déroulait, et on s'y jetait tout droit. A quatre lieux au Sud de la colonie de Nassau, une frégate de guerre hollandaise pliait sous les coups de trois pirates associés. Fatalitas.



Debout sur sa dunette, le capitaine Breeg paraissait particulièrement crispé. Il en était ainsi avant chaque combat, le stress réveillait une vieille blessure au fondement et à l'orgueil, reçue il y a des années au fond d'une ruelle par une bande de créanciers mécontents. Une marque indélébile que la poisse de ces temps-là lui avait laissé en souvenir, comme un rappel permanent. C'est triste à dire mais voilà d'où venait la « légende » du capitaine Breeg, l’infatigable, toujours debout le nez au vent, celui qui jamais ne s'assoit...


Aujourd'hui, le capitaine, il l'avait mauvaise. Le récent massacre de sa compagnie par un immense galion hollandais, dont il n'avait réchappé que par un réflexe tenant presque de la lâcheté, était trop frais. Parfois la nuit il sentait encore l'odeur du sang jusque dans son sommeil. Mais sa cupidité l'emportait sur sa superstition, et il se jetait néanmoins à la bataille, attiré par la soif d'or et de sang. Le front plissé et le cul serré néanmoins.

Le soir tombait, là-bas le canon ne tirait plus depuis trois heures. Dans la lueur sanglante du crépuscule, un morne spectacle s'offrait aux regards. Une immense frégate de guerre, l'artimon et la misaine rompus, dérivait. Son pavillon battant toujours haut dressé, les trois couleurs des Provinces-Unies rougies par le soleil presque mort marquaient la seul touche de vie dans ce tableau silencieux. A quelques portées de canon de là, trois chebecs battant pavillon noir louvoyaient sur la mer calme pour reprendre l'avantage du vent, paresseusement, sans se presser. Sur la frégate mutilée, les stigmates des boulets fichés dans sa muraille apparaissaient comme autant de cicatrices sombres dans la lumière déclinante. Le temps était comme suspendu, seul le frisson de l'eau sur le taille-mer rappelait au capitaine Breeg que le monde bougeait encore.

A mesure que l'on s'approche, le mirage s'estompe progressivement. Chez l'ennemi, on voit parfois scintiller une flamme. Le tintement régulier d'un marteau sur un fer informe que les hollandais s'activent, parfois retentit un appel, un cri. Ils sont proches à présent, pourtant on les distingue encore moins bien, l'obscurité gagne tout. Ce sont deux ombres qui vont se livrer bataille. L'Apostat est presque à portée de mousquet. Pourtant nul hurlement guerrier, nulle imprécation, sans trop savoir pourquoi les pirates n'osent pas crier. Par habitude, les chefs de section mettent leurs pièces en batterie une fois la portée atteinte, sans un mot. Et, alors qu'ils défilent le long de la silhouette ennemie, juste avant qu'il ne soit trop tard, le capitaine Breeg déchire le silence, brise le rêve, d'une voix éraillée par l'émotion :
« Feu ! »
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Jeremiah Breeg
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MessageSujet: Re: De la superstition des culs-terreux   Mer 15 Fév 2017 - 0:44

En un instant, le songe s'évapore. Après la détonation, ce sont les cris des blessés sur le pont adverse qui y répondent, le bruit de la mort qui passe, sous la forme d'un tourbillon de billes d'acier. Renchérissent ensuite les forbans, qui d'un grand hurlement féroce saluent la souffrance de leurs ennemis. Sur les deux bords, les ordres claquent, des cris fusent, on s'invective, on se maudit entre gens de mer, des balles de mousquet sifflent. Mais le capitaine Breeg a déjà fait mettre la barre dessous, et le chebec ôte tout espoir de riposte en se plaçant sous l'étambot. Là, une première volée de grappins est lancée. Crochant dans les sabords ouverts, ce premier point d'accroche fait pivoter la fine étrave du chebec, emporté sur sa lancée, et l'envoie s'écraser contre la muraille, au niveau de la misaine. Chez les truands, ils sont peu à avoir vécu l'assaut du HMS Drake, mais un sentiment commun les traversa quand ils s’élancèrent à l'abordage, à plusieurs mètres à la verticale. Monté dans la première vague, le capitaine Breeg déboucha au beau milieu d'un de ses propres cauchemars. Un pont ravagé, des corps mutilés partout, les traces du chaos et de la casse, et surtout ce sang, ce sang partout... Tous ces petits sacs de sang éclatés par le feu et le fer...


Bousculé par un de ses matelots surgissant derrière lui, Jeremiah finit par revenir à lui, mais avec un sale goût de bile en bouche et une sueur froide au front. Avec son groupe il se dirigea vers l'avant, avec pour mission d'éradiquer toute résistance sous le gaillard. En un clin d’œil maîtres du pont, une violente mousquetade venait d'éclater dans la batterie. Tandis qu'il enfonçait une cloison à coups de crosse, Jeremiah comprit que quelque chose n'allait pas. Il n'y avait personne entre le grand mat et le beaupré, les quartiers de l'équipage étaient absolument déserts. Parvenu dans l'entrepont, Jeremiah et son groupe débouchèrent dans la batterie, au fond de laquelle un furieux combat à l'arme blanche s'estompait. Le temps qu'ils y parviennent, le dos courbé, se faufilant derrière les affûts de canon en désordre, un silence relatif régnait à nouveau à bord. Retrouvant son second au milieu du navire, celui-ci lui jeta dans la pénombre entre deux inspirations sifflantes cette sinistre tirade :


« … ces salauds... Sont retranchés autour de l'infirmerie... barricades... Un vrai massacre... »

« Et tes gars, les trente qui étaient avec toi ?! »
lui répliqua un Breeg aux abois.

« ...Un vrai massacre... » répéta le vieux loup de mer. Il respirait en grimaçant, cela faisait ressortir la forme grotesque de sa mâchoire, fracassée jadis par un coup de cabillaud.
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Jeremiah Breeg
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MessageSujet: Re: De la superstition des culs-terreux   Mer 15 Fév 2017 - 22:07

Jeremiah n'est pas une lumière, mais pour tuer des gens, il a toujours de l'idée. D'un ordre sec fort semblable à un aboiement, il envoya son lieutenant rassembler la compagnie, tandis que lui-même prenait le commandement d'un fort parti de gaillards déterminés, avec qui il avança à tâtons dans la pénombre odorante de la batterie, tous les sens aux aguets, jusqu'à entendre distinctement des voix aux accents flamands quelque part devant lui. Quand le second revint, il portait un sac de grenades, trouvé dans l'armurerie. Sans attendre que l'ennemi ne finisse de se barricader, Jeremiah fit distribuer les sphères sombres, une dizaine au total, et se fit apporter un bac à mèches. Dans le noir complet, chacun s'apprêtait à bouter le feu, quand une décharge de mousquet fit éclater l'épaule d'un matelot juste sur la gauche de Jeremiah. Le rougeoiement des mèches les avait trahis ! Immédiatement plusieurs salves suivirent, les défenseurs étaient aux aguets. Deux matelots mal protégés furent tués raides, l'un d'une balle dans la joue, l'autre au milieu de la cuisse. Il hurla longuement sa douleur tandis que son artère rompue répandait un flot sombre, puis trente secondes plus tard, il était mort. La pétarade était à son comble, le reste de la compagnie se pressait maintenant derrière Jeremiah, le fusil à l'épaule, le désordre était total. D'un cri, le capitaine de la compagnie déclencha l'enfer, sa grenade rebondit quelque part dans l'obscurité et explosa sèchement, on entendit des cris de rage et du petit bois siffla au-dessus de leurs têtes. Puis toutes les autres suivirent, dans un ordre concerto désaccordé d'éclatements ponctués de hurlement rageurs. Le désordre était total. Quand la dernière bomba explosa (Jeremiah les avait comptées) il se jeta en avant dans un cri sauvage et une marée humaine l'emporta, tandis qu'ils fonçaient à travers la fumée. Ayant troqué son sabre pour une longue dague, un pistolet chargé dans l'autre main, Jeremiah percuta tout simplement le premier défenseur qu'il rencontra, brusquement surgit des volutes acres. Bien que plus surpris que l'autre, il se ressaisit néanmoins le premier et après une bourrade lui planta proprement sa dague dans les reins. Au milieu du bruit du carnage, une ombre surgit sur sa droite, une pique à la main, un coup de feu claqua et l'ombre disparut dans un grand cri, le tout le temps d'un battement de cil. Poussant encore en avant, Jeremiah taillait dans le vif, totalement désorienté, seul le flot de ses hommes lui indiquait la bonne direction. En quelques minutes ce fut fini. Reprenant ses esprits, Jeremiah se trouvait dans l'infirmerie, une grande quantité de sable gorgé de sang crissait sous les bottes, des morts et des mourants étaient écroulés sur d'autres morts et d'autres mourants qui étaient là avant eux. Un sinistre baquet rempli de bras et de jambes déchiquetés débordait, partout des râles, des gémissements, à crever le cœur. Pourtant, tout vers l'étrave, les lames cliquetaient encore. Courant à la rencontre du bruit, Jeremiah retrouva une dizaine d'hommes massés autour d'un large sabord de poupe, qui tiraillaient dans la nuit. Défendu par une poignée de fidèles, le capitaine avait réussi à s'échapper dans un canot laissé à la traîne, mais, assuraient les forbans, lui seul avait pu s'embarquer.

Au fracas des armes avait succédé un concerto déchirant de lamentations. On s'occupait d'allumer des lanternes, on pansait quelques blessés, et au milieu de la confusion l'on compta les amis et ennemis tombés. Rassemblés en conseil improvisé au grand air, autour du tronçon du mat de misaine, le capitaine et les officiers élus par la compagnie discutaient à voix basse. Le chirurgien du bord, un ancien barbier chassé de Kingston pour impayés, annonça d'un œil morne de fatigue la note du boucher. Elle était terrible : 31 tués, autant de blessés, dont plus de la moitié ne passerait pas la nuit. Le bosco avait reçu un coup de pique dans le bras, il étreignait son coude gauche en gémissant sourdement. Chez l'ennemi, il demeurait une douzaine de survivants, tous grièvement blessés. Jeremiah était comme sous le choc, incapable de comprendre comme une poignée de marins hollandais avaient su résister à 193 pirates enragés, emportant avec eux un quart de la compagnie. Malgré sa lassitude profonde, Jeremiah n'hésita à sceller le sort des prisonniers. Car le pavillon rouge signifie une chose très claire : pas de prisonnier. Ils furent poignardés et jetés à la mer.


Le reste de la nuit s'écoula en modestes tâches essentielles, l'on débarrassa le pont des tués, les quelques flammes allumées par les combats furent étouffées, chacun prit un semblant de repas puis s'effondra où il était. Jeremiah était retourné dans sa cabine sur l'Apostat de Saint-Pierre-des-Pendus, conscient que ce serait probablement la dernière. A moins qu'une force venue de Nassau n'apparaisse à l'aube, ils auraient le temps de réparer le gréement de cette prise exceptionnelle, et en faire un nouveau navire de guerre sous pavillon noir, la marine hollandaise s'étant dernièrement faite la grande pourvoyeuse des gentilshommes de fortune en navires de qualité il serait inconvenant de déroger à la tradition.
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